Sahle-Work Zewde, une diplomate francophile élue cheffe d’État

Écrit par on 09/11/2018

Diplomate de carrière, Sahle-Work Zewde a été désignée présidente de l’Éthiopie le 25 octobre. Retour sur le parcours de cette francophile, que rien ne prédestinait à une carrière politique dans son pays.

Tout le monde la croyait proche de la retraite après une carrière de diplomate bien remplie. Mais c’est peu connaître Sahle-Work Zewde qui, avant de devenir la première femme à la tête de l’Éthiopie, était la représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU auprès de l’Union africaine.

Les parlementaires ont désigné, jeudi 25 octobre, à l’unanimité, Sahle-Work Zewde présidente du pays, après la démission de Mulatu Teshome, qui occupait cette fonction depuis 2013. Hasard du calendrier ? C’est un peu plus d’une semaine après la nomination d’un gouvernement paritaire composé de dix hommes et dix femmes dont certaines à des postes stratégiques de ministres de la Défense ou de la Paix.

La seule chef d’État femme en exercice en Afrique a d’ailleurs donné le ton lors de son investiture. Elle a salué les réformes réalisées par le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, depuis son arrivée au pouvoir en avril. « Si les changements réalisés actuellement en Éthiopie sont menés à la fois par des hommes et des femmes, leur élan aboutira à une Éthiopie libre de toute discrimination religieuse, ethnique ou basée sur le genre », a déclaré la sexagénaire. « Les femmes sont les premières victimes de l’absence de paix », a-t-elle ajouté. « Durant mon mandat, je me concentrerai sur le rôle des femmes en vue d’assurer la paix, ainsi que sur les bénéfices de la paix pour les femmes. J’appelle le gouvernement à éradiquer la pauvreté avec la pleine participation des femmes, car c’est une source d’instabilité ».

En Éthiopie, la fonction de chef de l’État est symbolique et honorifique. C’est le Premier ministre qui concentre tous les pouvoirs. “ Les présidents éthiopiens, ils ne font rien. Ce sont des éléments de décor. Mais au regard de la grande expérience de Sahle-Work Zewde et de la confiance que lui accorde Abiy Ahmed, je doute qu’elle reste une potiche représentative”, estime Gérard Prunier, chercheur spécialiste de la Corne de l’Afrique et un proche de la nouvelle cheffe d’État.

Francophone et francophile

Issue de la communauté Amhara, Sahle-Work-Zewde, née en 1950, débute sa carrière de diplomate sous le régime militaire communiste dans les années 80, après des études à l’Université de Montpellier, en France. Parlant couramment français, elle exerce l’essentiel de ses fonctions dans des pays francophones. D’abord au Sénégal où elle est nommée en 1989.

Entre 1993 et 2002, elle occupe à Djibouti le poste d’ambassadrice et de représentante de l’Éthiopie auprès de l’Autorité intergouvernementale pour le développement. “C’est une période où elle a beaucoup appris sur le commerce et le monde somali. C’était un poste important pour l’Éthiopie. Parce qu’après la perte de l’Érythrée et de son unique façade maritime en 1993, le pays s’est tourné vers Djibouti où transitent aujourd’hui 95 % des échanges éthiopiens”, affirme le chercheur.

Puis elle revient à Paris comme ambassadrice de l’Éthiopie. “C’était le bonheur pour elle. Parce qu’elle adore la France et le français. Elle est totalement francophone”, précise Gérard Prunier. En 2006, elle est rappelée à Addis-Abeba où elle se charge de la direction Afrique au ministère des Affaires étrangères. À partir de 2009, elle connaîtra une traversée du désert avant de se relancer, deux ans plus tard, au sein de l’ONU, en tant que directrice générale du bureau des Nations unies à Nairobi, avec le statut de sous-secrétaire général de l’ONU.

Rien ne la prédestinait donc à un poste politique en Éthiopie. “La politique intérieure ne la passionnait pas plus que cela. Mais elle connaissait presque tout le monde. Cela pourrait bien être un atout pour elle. Parce qu’elle n’a pas d’ennemis et qu’elle est neutre”, explique Gérard Prunier.

D’ailleurs, son premier chantier sera sans doute la gestion des conflits politiques internes au sein de la grande coalition au pouvoir, le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), composée de quatre partis ethnocentés. “Sahle-Work Zewde est une Amhara, l’ethnie qui a régné durant le régime communiste et qui a été marginalisée pendant longtemps. L’élite issue de cette communauté voudrait revenir aux affaires. Et les Amharas ont soutenu le Premier ministre Abiy Ahmed. Elle jouera un peu le rôle de l’ambassadrice interne pour atténuer les divisions qui pourraient y avoir au sein de cette communauté”.

Une alliée pour la France ?

Dans le même temps, ses absences répétées du territoire peuvent être aussi un handicap. “On l’aime bien. Mais on ne la prend pas très au sérieux. C’est la dame qui a longtemps été à l’étranger. Elle n’a pas vraiment tissé d’alliances productives et efficaces”.

À l’international, la France pourrait bien tirer profit de ce nouveau visage francophile de l’Éthiopie. Dans un contexte où la deuxième économie de l’Union européenne perd des parts de marché sur le continent, et que l’économie éthiopienne est en plein boom, Sahle-Work Zewde pourrait bien être un atout et jouer de son influence auprès du Premier ministre éthiopien. “Pour la France, elle peu être une bonne alliée. C’est un pays qui est dans le futur parce qu’il est au croisement de deux zones d’influence très différentes et très compliquées. Les Chinois d’un côté et de l’autre l’Arabie saoudite”.


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